Seize images tirées des films du cours, de Richter (1921) à Anadol (2019)

B2 Vidéo · La Cambre · 2026–2027

L’abstraction au cinéma et en vidéo

De la toile à l’écran, de 1910 à aujourd’hui : comment l’image en mouvement s’est libérée de la représentation.

Seize images tirées des films du cours, de Richter (1921) à Anadol (2019). Les vidéos sont intégrées depuis YouTube et Vimeo.

Introduction

Abstraire : deux gestes

« Abstraire » vient du latin abstrahere : tirer hors de, séparer. Derrière ce mot se cachent deux gestes très différents.

Réduire : partir du visible et l’épurer jusqu’à la structure. Entre 1908 et 1912, Mondrian simplifie un arbre au crépuscule jusqu’à une trame de courbes : on reconnaît encore l’arbre, mais c’est la structure qui compte.

Construire : partir de formes pures, sans modèle. En 1915, à l’exposition « 0,10 » de Petrograd, Malévitch accroche son Carré noir dans l’angle de la salle, à la place traditionnelle de l’icône.

Au cinéma aussi, on retrouve ces deux gestes : filmer le réel jusqu’à le rendre méconnaissable, ou fabriquer des images sans rien filmer.

Piet Mondrian, Arbre rouge (1908-1910), Arbre gris (1911), Pommier en fleurs (1912)Réduire. Kunstmuseum Den Haag.
Kasimir Malévitch, Carré noir, 1915Construire. Galerie Tretiakov, Moscou.

I

La peinture se libère du motif

1840 → 1960

L’abstraction n’est pas un style unique, mais une série d’inventions, souvent liées à la musique et à la recherche d’un art du temps : ce qui prépare l’arrivée du cinéma.

I · Les précurseurs

La lumière dissout le motif

J. M. W. Turner, Tempête de neige : bateau à vapeur au large d’un port, 1842Tate, Londres.
James McNeill Whistler, Nocturne en noir et or : la fusée qui retombe, 1875Detroit Institute of Arts.
Claude Monet, Meules, fin de l’été, 1891Art Institute of Chicago.

Avant l’abstraction, la peinture du XIXe siècle laisse la lumière et la matière dévorer le sujet. Chez Turner, la tempête n’est plus qu’un tourbillon de touches ; les critiques parlent de « mousse de savon et de chaux ». Whistler réduit un feu d’artifice à quelques taches et donne à ses tableaux des titres musicaux : nocturnes, symphonies, arrangements. Avec la série des Meules (1890-1891), Monet peint le même sujet sous des lumières différentes.

En 1896, à Moscou, Kandinsky découvre une Meule de Monet : il ne reconnaît pas tout de suite le sujet… et comprend que l’objet n’est plus indispensable au tableau (Regards sur le passé, 1913). La photographie, inventée en 1839, a pris en charge la ressemblance : la peinture peut chercher ailleurs.

I · Les inventeurs, 1907-1917

L’abstraction naît plusieurs fois

Pas d’inventeur unique : entre 1907 et 1917, plusieurs artistes franchissent le pas, chacun de son côté, souvent nourris de spiritualité (la théosophie) et de musique.

  1. 1907
    Hilma af Klint, Les Dix Plus Grands, n° 7

    À Stockholm, de grandes compositions liées à ses séances spirites. Elle demande qu’on ne les montre pas avant vingt ans après sa mort : on ne les découvre vraiment qu’en 1986.

  2. 1912
    František Kupka, Amorpha, fugue à deux couleurs

    Exposée au Salon d’automne de Paris : scandale. Le titre est musical.

  3. 1913
    Vassily Kandinsky, Composition VII

    Kandinsky publie Du spirituel dans l’art fin 1911 ; Composition VII couronne sa série des Compositions.

  4. 1913
    Robert Delaunay, Formes circulaires, Soleil, Lune

    L’orphisme (le mot est d’Apollinaire) : des contrastes simultanés de couleurs, d’après le chimiste Chevreul.

  5. 1915
    Kasimir Malévitch, Carré noir

    Exposition « 0,10 », Petrograd, décembre 1915 : naissance du suprématisme.

  6. 1917
    Piet Mondrian, Composition en lignes, 1916-1917

    Avec Theo van Doesburg, il fonde la revue De Stijl ; le Belge Georges Vantongerloo signe le manifeste de 1918.

I · Le modèle musical

Peindre comme on compose

La musique est le grand modèle des premiers abstraits : un art qui émeut sans rien représenter. Kandinsky peint Impression III (Concert) après avoir entendu des œuvres de Schönberg à Munich, le 2 janvier 1911 : la grande tache noire évoque le piano à queue, la foule est réduite à des taches de couleur. Kupka intitule son tableau « fugue » : deux couleurs se répondent comme deux voix.

« La couleur est la touche. L’œil est le marteau. L’âme est le piano aux cordes nombreuses. L’artiste est la main qui, par l’usage convenable de telle ou telle touche, met l’âme humaine en vibration. »

Vassily Kandinsky, Du spirituel dans l’art, 1911

Mais un tableau reste immobile : il ne peut que suggérer le rythme. Il faut un art qui se déroule dans le temps, le cinéma. C’est là que naît l’idée de musique visuelle.

Vassily Kandinsky, Impression III (Concert), 1911Lenbachhaus, Munich.
František Kupka, Amorpha, fugue à deux couleurs, 1912Národní galerie, Prague.

I · Après 1945

Geste, champ, vibration

Le geste

Jackson Pollock, Autumn Rhythm (Number 30), 1950Metropolitan Museum, New York.

Pollock peint au sol, en tournant autour de la toile : le tableau devient l’enregistrement d’une action dans le temps. Hans Namuth le filme en 1950, à travers une vitre sur laquelle il peint.

Le champ

Mark Rothko, No. 61 (Rust and Blue), 1953MOCA, Los Angeles.

Rothko demande qu’on regarde ses toiles de près : la couleur devient un espace qui enveloppe. On retrouvera cette immersion chez Trumbull, Ikeda ou Anadol.

La vibration

Bridget Riley, Movement in Squares, 1961Arts Council Collection, Londres.

L’op art fait vibrer la perception : c’est l’œil qui produit le mouvement. À Paris, l’exposition « Le Mouvement » (galerie Denise René, 1955) réunit Duchamp, Calder, Tinguely, Vasarely et le Belge Pol Bury.

Trace, immersion, vibration : trois pistes que le cinéma et la vidéo vont prolonger.

I → II · Passerelle

La peinture veut bouger

Léopold Survage, Rythme coloré, 1913Études pour un film. Centre Pompidou, Paris.
Viking Eggeling, étude pour Diagonal-Symphonie, vers 1920Dessin préparatoire.

Léopold Survage, peintre russe installé à Paris (il gagne sa vie comme pianiste), réalise en 1912-1914 des centaines d’études colorées : chaque dessin est une étape d’un film abstrait, Le Rythme coloré. Apollinaire publie son texte en 1914 dans Les Soirées de Paris ; Gaumont ne réalise pas le film et la guerre arrête le projet.

À Zurich puis en Allemagne, Viking Eggeling et Hans Richter, liés à Dada, peignent vers 1918-1920 des « rouleaux » : de longues bandes où les formes se transforment de gauche à droite, à lire comme une partition. Il ne leur manque qu’une caméra.

II

Le cinéma abstrait

1921 → 1970

À chaque nouvel outil (le banc-titre, la pellicule grattée, le calculateur, la fente du slit-scan), une nouvelle forme d’abstraction.

II · Le « film absolu »

Hans Richter

Rhythmus 21 · 1921

Hans Richter (1888-1976), peintre lié à Dada, passe du rouleau peint au film. Rhythmus 21 est animé image par image avec des carrés et des rectangles de papier : ils apparaissent, grandissent, glissent, s’inversent en négatif. L’écran n’est plus une fenêtre sur le monde, c’est une surface rythmée : le cadre devient lui-même la forme.

Au même moment, Walter Ruttmann présente Lichtspiel Opus I, première projection publique d’un film abstrait (Berlin, 27 avril 1921) ; Viking Eggeling achève Diagonal-Symphonie en 1924. Le 3 mai 1925, à Berlin, la matinée « Der absolute Film » réunit Richter, Eggeling, Ruttmann, Hirschfeld-Mack (Bauhaus), Fernand Léger et Dudley Murphy (Ballet mécanique) et René Clair (Entr’acte).

35 mm · noir et blanc · muet · ≈ 3 min

Voir sur YouTube ↗ · MoMA · 3 min
Walter Ruttmann, Lichtspiel Opus I, 1921Voir le film (domaine public) ↗
Viking Eggeling, Diagonal-Symphonie, 1924Voir le film (domaine public) ↗

II · Bauhaus : la lumière comme matière

László Moholy-Nagy

Ein Lichtspiel schwarz weiss grau · 1930

László Moholy-Nagy (1895-1946), professeur au Bauhaus de 1923 à 1928, construit entre 1922 et 1930 une machine-sculpture : le Licht-Raum-Modulator (modulateur espace-lumière), fait de plaques perforées, de spirales de verre, de grilles et de lampes qui tournent grâce à un moteur.

Le film n’enregistre pas la machine comme un objet : cadrages serrés, surimpressions et négatifs transforment tout en jeu de lumière, noir, blanc, gris. C’est l’autre geste : réduire le réel. On filme quelque chose, mais on le rend méconnaissable.

35 mm · noir et blanc · ≈ 6 min 30

Voir sur YouTube ↗ · film complet · 6 min 30
Licht-Raum-Modulator, 1922-1930Harvard Art Museums (Busch-Reisinger Museum).

II · Musique visuelle

Voir la musique

Voir sur YouTube ↗ · Center for Visual Music · extrait

Oskar Fischinger (1900-1967)

À Berlin, des « Studien » au fusain synchronisées sur des disques (1929-1934). À Hollywood (Paramount, MGM, Disney), il travaille sur Fantasia avant de partir. Motion Painting No. 1 (1947) remporte le Grand Prix du festival du film expérimental de Knokke en 1949. Ci-dessus : Allegretto (1936-1943).

Voir sur YouTube ↗ · Center for Visual Music · extrait

Mary Ellen Bute (1906-1983)

Ses films abstraits passent en avant-programme au Radio City Music Hall de New York : l’abstraction devant le grand public. Spook Sport (1939) est réalisé avec Norman McLaren ; elle explore l’oscilloscope dans Abstronic (1952).

Voir sur YouTube ↗ · ONF · 7 min 50

Norman McLaren (1914-1987)

À l’Office national du film du Canada, il peint et grave directement sur la pellicule, y compris sur la piste sonore. Ci-dessus : Caprice en couleurs (1949, avec Evelyn Lambart). Dans Synchromie (1971), les formes qu’on voit sont celles qui produisent le son : on voit ce qu’on entend. Voir Synchromie ↗

Le festival EXPRMNTL de Knokke (1949-1975), organisé par la Cinémathèque royale de Belgique, est l’un des grands lieux du cinéma expérimental mondial.

II · Sans caméra

Len Lye

Free Radicals · 1958 (version de 1979)

Len Lye (1901-1980), Néo-Zélandais installé à Londres puis à New York, est à la fois cinéaste et sculpteur cinétique. Dès 1935, A Colour Box, une publicité pour la poste britannique, est peint directement sur la pellicule.

Pour Free Radicals, il gratte l’émulsion d’une amorce noire avec des aiguilles et des pointes : les traits blancs vibrent image par image, sur des percussions du peuple Bagirmi (Tchad). Le film remporte le 2e prix du concours international du film expérimental de l’Exposition universelle de Bruxelles, en 1958 (jury : Man Ray, Norman McLaren, Alexandre Alexeieff…). Lye le raccourcit en 1979.

16 mm · noir et blanc · sonore · ≈ 4 min

Voir sur YouTube ↗ · chaîne Len Lye · 4 min 30
Len Lye, A Colour Box, 1935Peint directement sur la pellicule.

II · Sans caméra

Harry Smith

Early Abstractions · 1946-1957

Harry Smith (1923-1991), figure de la contre-culture américaine, peint ses premiers films directement sur la pellicule, image par image. Pour certains, il utilise une technique de batik : il protège des zones (vaseline, ruban adhésif, gommettes), applique des teintures, puis retire les réserves, d’où ces formes aux bords irréguliers.

Ces films annoncent les light shows psychédéliques des années 1960. Personnage étonnant, Smith a aussi compilé l’Anthology of American Folk Music (1952), qui a marqué toute la génération folk.

16 mm · couleur · compilation de ≈ 21 min

Voir sur YouTube ↗ · compilation · 21 min

II · Sans caméra

Stan Brakhage

Mothlight · 1963

Stan Brakhage (1933-2003) fait Mothlight sans caméra : il colle des ailes de papillons de nuit, des pétales, des graines et des brins d’herbe entre deux bandes de ruban adhésif transparent de montage, puis fait tirer une copie projetable. Le réel est littéralement collé sur le film, mais à 24 images par seconde il devient un flux de taches et de textures.

« Ce qu’un papillon de nuit pourrait voir de la naissance à la mort, si le noir était blanc et le blanc noir. »

Stan Brakhage

Dans Metaphors on Vision (1963), il appelle à un œil que ne régissent pas les lois de la perspective, un œil qui ne répond pas au nom de chaque chose.

16 mm · couleur · muet · ≈ 3 min

Voir sur YouTube ↗ · film complet · 3 min 25
La pellicule de Mothlight

II · La machine à dessiner

John Whitney

Catalog · 1961

John Whitney (1917-1995), souvent appelé le père de l’animation par ordinateur, réalise dès 1943-1944, avec son frère James, les Five Film Exercises, au son synthétique produit par des pendules.

À la fin des années 1950, il rachète aux surplus militaires un calculateur de tir anti-aérien (M5) et le transforme en machine à dessiner le mouvement. Il fonde Motion Graphics Inc. en 1960 : Catalog est littéralement le catalogue de ce que sa machine sait faire (spirales, cercles, effets de fente), proposé à la publicité et au cinéma. Il avait déjà collaboré aux spirales du générique de Vertigo d’Hitchcock (Saul Bass, 1958).

16 mm · couleur · ≈ 7 min

Voir sur YouTube ↗ · film complet · 7 min
Directeur de tir M5Manuel de l’armée américaine.

II · La machine à dessiner

John Whitney

Permutations · 1968

Premier artiste en résidence chez IBM (1966-1969), Whitney travaille avec le physicien Jack Citron, qui écrit le programme. Les points sont calculés par un IBM 360, affichés en noir et blanc sur une console graphique, filmés image par image, puis colorés à la tireuse optique. Musique : S. Balachander.

Les points tournent à des vitesses différentes : quand leurs rapports sont simples, des figures apparaissent (cercles, fleurs, sphères) puis se défont, comme des accords en musique. Whitney théorise cette idée dans son livre Digital Harmony (1980).

16 mm · couleur · ≈ 7 min 30

Voir sur YouTube ↗ · film complet · 7 min 30

II · Le slit-scan

Douglas Trumbull

Le slit-scan de 2001 : l’Odyssée de l’espace, expliqué par Trumbull

Douglas Trumbull (1942-2022) avait à peine 25 ans quand il a conçu les effets de 2001. Principe du slit-scan : devant l’objectif, une fente ; derrière, une grande image graphique qui défile ; la caméra avance vers la fente pendant que l’obturateur reste ouvert. Chaque photogramme est une longue pose qui enregistre un mouvement : on obtient des couloirs de lumière qui s’étirent à l’infini.

Trumbull reprend et développe une technique explorée par John Whitney. Dans cet entretien (en anglais), on voit les schémas de la machine.

Entretien, Society of Camera Operators, 2009 · ≈ 3 min

Voir sur YouTube ↗ · Society of Camera Operators · 3 min · en anglais

II · L’abstraction à Hollywood

Stanley Kubrick & Douglas Trumbull

2001 : l’Odyssée de l’espace, la « porte des étoiles » · 1968

La séquence de la porte des étoiles dure une dizaine de minutes : couloirs de slit-scan, paysages filmés en couleurs inversées, formes cosmiques obtenues avec des encres et des produits chimiques. Au cœur d’un film de studio projeté en 70 mm, des millions de spectateurs découvrent l’abstraction, comme avant eux ceux de la Toccata et fugue de Fantasia (Disney, 1940), inspirée de Fischinger.

À la même époque, Jordan Belson invente à San Francisco une abstraction cosmique et méditative (Vortex Concerts au planétarium Morrison, 1957-1959 ; Allures, 1961 ; Samadhi, 1967). En 1970, le critique Gene Youngblood parlera de « cinéma élargi » (Expanded Cinema).

70 mm · couleur · extrait de ≈ 5 min 30

Voir sur YouTube ↗ · extrait du film · 5 min 30

II · Flicker et cinéma élargi

Le film réduit à la lumière

Peter Kubelka, Arnulf Rainer, 1958-1960

Rien que des photogrammes noirs ou blancs, du silence et du bruit blanc, montés selon une partition.

Tony Conrad, The Flicker, 1966

Une alternance de noir et de blanc à différentes fréquences, qui fait apparaître des couleurs « fantômes » dans l’œil. Le film s’ouvre sur un avertissement aux spectateurs.

Photogrammes de N:O:T:H:I:N:G

Paul Sharits, N:O:T:H:I:N:G, 1968

Des aplats de couleur qui clignotent : la couleur devient pulsation.

Anthony McCall, Line Describing a Cone, 1973

Dans une salle enfumée, un cercle se dessine peu à peu sur le mur ; mais l’œuvre, c’est le cône de lumière qui se forme dans l’air entre le projecteur et l’écran. Les spectateurs tournent autour du faisceau.

Attention : images stroboscopiques. Ces films peuvent provoquer des crises chez les personnes épileptiques photosensibles.

Comme le Carré noir en peinture, le cinéma « structurel » revient à ses éléments : la lumière, le noir, le rythme, le faisceau. Livre de référence : Gene Youngblood, Expanded Cinema (1970).

III

La vidéo : l’image devient signal

1963 → 1990

En vidéo, il n’y a plus d’empreinte photochimique. L’image est un signal électrique, balayé ligne par ligne par un faisceau d’électrons (625 lignes en Europe) : on peut le dévier, le générer, le mélanger, le coloriser… sans caméra.

III · Le signal

Nam June Paik

Magnet TV · 1965

Nam June Paik (1932-2006), musicien de formation, proche de John Cage et du groupe Fluxus, expose pour la première fois des téléviseurs trafiqués en 1963, à la galerie Parnass de Wuppertal.

Dans Magnet TV, un gros aimant posé sur le poste dévie le faisceau d’électrons : en le déplaçant, on « dessine » des formes abstraites avec l’image télé. L’œuvre est conservée au Whitney Museum de New York.

« De même que le collage a remplacé la peinture à l’huile, le tube cathodique remplacera la toile. »

Nam June Paik, 1965

Téléviseur modifié et aimant · 1965

Voir sur YouTube ↗ · Whitney Museum · 1 min

III · Le synthétiseur

Nam June Paik

Global Groove · 1973, avec John Godfrey

En 1969-1970, Paik et l’ingénieur japonais Shuya Abe construisent le synthétiseur Paik-Abe, à la chaîne WGBH de Boston : il colorise, déforme et mélange plusieurs sources vidéo en direct. Paik voulait un « piano » pour l’image.

Global Groove, réalisé au TV Lab de WNET (New York), est un collage de danses, de musiques et d’extraits télé du monde entier passés au synthétiseur. Il s’ouvre sur une prophétie : « Voici un aperçu du paysage vidéo de demain, quand on pourra capter toutes les chaînes de télévision de la Terre… »

Vidéo · couleur · sonore · ≈ 28 min

Voir sur YouTube ↗ · film complet · 27 min

III · Signal et calcul

Fabriquer l’image sans caméra

Le signal

Sandin Image Processor, 1973
Steina et Woody Vasulka, 1986

Steina et Woody Vasulka fondent The Kitchen à New York en 1971. Ils traitent la vidéo comme une matière électronique : bruit (la « neige »), balayage, rétroaction (une caméra filmant son propre écran), synthétiseurs — Noisefields (1974) en est un bel exemple. Des artistes-ingénieurs construisent leurs propres machines : Stephen Beck, Eric Siegel, Dan Sandin, qui diffuse librement les plans de son processeur d’images.

Le calcul

Piet Mondrian, Composition en lignes, 1916-1917Kröller-Müller Museum.
A. Michael Noll, Computer Composition with Lines, 1964Bell Labs.

En 1964, aux Bell Labs, A. Michael Noll programme une image inspirée de la Composition en lignes de Mondrian et montre les deux images à 100 personnes : 59 % préfèrent la version de l’ordinateur et 28 % seulement reconnaissent le vrai Mondrian. Le hasard programmé paraissait plus « humain » que l’ordre du peintre.

III · Peindre avec un ordinateur

Vera Molnár

Pionnière de l’art par ordinateur (1924-2023)

Vera Molnár, née à Budapest, installée à Paris en 1947, fait partie du groupe qui deviendra le GRAV (Groupe de recherche d’art visuel), aux côtés de François Morellet et de Julio Le Parc. Dès 1959, elle invente sa « machine imaginaire » : des règles simples (déplacer, tourner, effacer un trait) qu’elle applique à la main, comme le ferait un programme.

En 1968, en pleine agitation étudiante, elle obtient l’accès au centre de calcul d’Orsay : un ordinateur calcule ses variations, une table traçante les dessine (Interruptions, 1968-1969 ; (Dés)Ordres, 1974 ; 1 % de désordre, 1976). Elle aimait l’ordre… sans pouvoir le supporter : d’où ce petit pourcentage de hasard. Rétrospective « Parler à l’œil » au Centre Pompidou en 2024.

Portrait animé · Centre Pompidou, série « Pionniers, Pionnières », 2021

Voir sur YouTube ↗ · Centre Pompidou · 2 min 30 · en français

IV

Abstractions numériques

2000 → aujourd’hui

Avec l’ordinateur personnel, la compression vidéo, les logiciels 3D et l’intelligence artificielle, chacun dispose d’outils pour fabriquer des images. Les artistes les détournent : l’algorithme, le codec, le moteur 3D, le réseau de neurones.

IV · Génératif

Vladimir Todorović

The Snail on the Slope · 2009

The Snail on the Slope s’appuie sur le roman de science-fiction des frères Arcadi et Boris Strougatski (L’Escargot sur la pente), où une forêt vivante résiste à toute description. Le film alterne des fragments du texte et des images générées avec le langage de programmation Processing : lignes qui poussent comme des racines, nuées de particules, flux.

C’est l’art génératif : l’artiste ne dessine pas chaque image, il écrit les règles qui les produisent. Comme chez Whitney, le calcul devient un instrument ; ici, l’abstraction traduit une expérience de lecture.

Vidéo HD · noir et blanc · sonore · ≈ 7 min 40 · son : Brian O’Reilly, Vladimir Todorović

Voir sur Vimeo ↗ · Vimeo de l’artiste · 7 min 40

IV · Le codec comme pinceau

Takeshi Murata

Monster Movie · 2005

Takeshi Murata (né en 1974) pratique le datamoshing. Une vidéo compressée ne stocke pas toutes les images en entier : elle garde des images-clés complètes et, entre elles, seulement les différences et les vecteurs de mouvement. Si l’on supprime une image-clé, le décodeur applique les mouvements du plan suivant aux pixels du plan précédent : les images se mélangent, coulent, fondent.

Matière première : le yéti de Caveman (1981), une comédie de série B avec Ringo Starr. Musique : Plate Tectonics.

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I : image-clé complète · P : seulement « ce qui a bougé »

Vidéo numérique · couleur · sonore · ≈ 4 min 30

Voir sur YouTube ↗ · film complet · 4 min 30

IV · Le codec comme pinceau

Takeshi Murata

Untitled (Pink Dot) · 2007

Même procédé appliqué à Rambo (First Blood, 1982) : la jungle, l’explosion, le héros deviennent des coulées de couleur, traversées par un point rose (puis noir), motif abstrait autonome. L’œuvre, parfois datée de 2006, est dans la collection du Hirshhorn Museum à Washington.

Ce n’est plus l’artiste qui efface la figure : c’est l’algorithme de compression, détourné. Le « glitch » devient un langage : Rosa Menkman en a fait la théorie (Glitch Studies Manifesto, 2010) ; Jacques Perconte utilise la compression pour peindre des paysages qui évoquent… l’impressionnisme de Monet.

Vidéo numérique · couleur · sonore · ≈ 5 min

Voir sur YouTube ↗ · film complet · 5 min

IV · Synthèse vidéo

Sabrina Ratté

La Lune · 2010

Sabrina Ratté, artiste de Montréal, part de synthétiseurs vidéo analogiques et de boucles de rétroaction (feedback) : l’héritage direct de Paik et des Vasulka. Dans La Lune, une forme lumineuse, des franges colorées et des lignes de balayage rendent le signal vidéo visible comme une matière.

Elle collabore avec le musicien Roger Tellier-Craig : ensemble, ils forment le duo audiovisuel Le Révélateur.

Vidéo · couleur · sonore · 2 min 20 · musique : Roger Tellier-Craig

Voir sur Vimeo ↗ · Vimeo de l’artiste · 2 min 20

IV · Synthèse vidéo

Sabrina Ratté

Portals · 2014

Le signal analogique rencontre la modélisation 3D : des volumes simples, des passages, des portes glissent latéralement comme dans un travelling. Les formes restent abstraites, mais l’espace devient habitable : on ne regarde plus une surface, on la parcourt. Même vocabulaire de rectangles que chez Richter… mais en profondeur.

Vidéo HD · couleur · sonore · ≈ 4 min · musique : Roger Tellier-Craig

Voir sur Vimeo ↗ · Vimeo de l’artiste · 4 min

IV · Synthèse vidéo

Sabrina Ratté

Visites possibles · 2014

Colonnes, couloirs, niches où flottent des objets aux couleurs irisées, à la texture de signal vidéo : un musée imaginaire où les formes semblent vivantes. On pense aux places vides de la peinture métaphysique (De Chirico) autant qu’aux images de synthèse des années 1990.

Une forme abstraite placée dans un espace en trois dimensions reste-t-elle abstraite ?

Vidéo HD · couleur · sonore · ≈ 7 min

Voir sur Vimeo ↗ · Vimeo de l’artiste · 7 min

IV · Matière et lumière

Nate Boyce

Clip pour Helm, « Repellent » · 2021

Nate Boyce, artiste de San Francisco, travaille entre sculpture, vidéo et modélisation 3D. Il taille des formes abstraites dans la mousse, les recouvre de plâtre, les peint à l’aérographe, les filme en rotation, puis fait passer ces images par des traitements analogiques et des logiciels 3D.

Pour « Repellent », de Helm (Luke Younger, album Axis, Dais Records, 2021) : éclats, rayons, fragments en suspension. On retrouve Moholy-Nagy : une matière réelle transformée en lumière.

Clip vidéo · Nate Boyce / Reliquary House · ≈ 6 min

Voir sur YouTube ↗ · Dais Records · 6 min

IV · Données

Ryoji Ikeda

test pattern [100m version] · 2013

Ryoji Ikeda (né en 1966), compositeur et artiste japonais installé à Paris, convertit des données (textes, sons, images, signaux) en motifs noir et blanc, codes-barres et grilles, qui défilent à très grande vitesse, parfaitement synchronisés avec un son électronique : séries datamatics et test pattern (depuis 2008).

La version de 100 mètres a été présentée à la Ruhrtriennale 2013, dans la Kraftzentrale de Duisbourg : le public marche dans l’image. C’est l’héritier numérique du flicker de Kubelka et de Conrad, et du « champ » immersif de Rothko.

Attention : flashs stroboscopiques.

Installation audiovisuelle · Ruhrtriennale, Duisbourg, 2013

Voir sur YouTube ↗ · ryoji ikeda studio · 9 min

IV · Intelligence artificielle

Refik Anadol

Machine Hallucination · 2019 (ARTECHOUSE, New York)

Refik Anadol (né en 1985 à Istanbul) réalise des « data paintings » : des réseaux de neurones entraînés sur d’énormes bases d’images génèrent des flux de formes et de couleurs, projetés à l’échelle de l’architecture. Pour Machine Hallucination, un modèle génératif (StyleGAN) est entraîné sur plus de 100 millions de photographies de New York ; l’installation est projetée sur le sol et les murs d’une ancienne chaufferie sous Chelsea Market.

Suite : Unsupervised (MoMA, 2022-2023), entraîné sur la collection du musée. Succès public considérable ; certains critiques y voient une « lampe à lave » géante. Si la machine produit l’abstraction, que reste-t-il du geste de l’artiste : le choix des données, des règles, du dispositif ?

Qui abstrait : l’artiste, la machine, ou le regard ?

Installation immersive · IA · ARTECHOUSE, New York, 2019

Voir sur YouTube ↗ · Refik Anadol Studio · 5 min 30

Synthèse

Quatre façons d’abstraire l’image

Construire

1 Construire

Des formes pures, sans modèle.

Richter, Fischinger, Whitney, Molnár, Ratté

Réduire

2 Réduire

Filmer le réel jusqu’à le rendre méconnaissable.

Moholy-Nagy, Brakhage, Trumbull, Boyce

Travailler le support

3 Travailler le support

Gratter, peindre, moduler, compresser.

Lye, Smith, Kubelka, Paik, Murata

Voir la musique

4 Voir la musique

Rythme, tempo, partition visuelle.

Fischinger, Bute, McLaren, Whitney, Ikeda

Ces stratégies se combinent souvent dans une même œuvre. Chaque technique produit son abstraction : la pellicule, le signal, le code, le réseau de neurones.

À vous

Pistes pour un film abstrait

1

Construire

Animer des formes simples image par image : papier découpé, After Effects, p5.js, TouchDesigner.

2

Réduire

Filmer un détail du réel (macro, flou, contre-jour, reflets) jusqu’à perdre l’objet ; essayer le slit-scan.

3

Travailler le support

Gratter, peindre ou griffer une image ; compresser, glitcher, datamosher une vidéo.

4

Voir la musique

Partir d’un son et en écrire la partition visuelle : rythme, intensité, couleur.

Faire le questionnaire →

21 questions à choix multiples sur le cours, avec correction et score : de Kandinsky à Refik Anadol.

Pour aller plus loin

Ressources

Voir

Lire

  • Gene Youngblood, Expanded Cinema, 1970
  • Malcolm Le Grice, Abstract Film and Beyond, 1977
  • William Moritz, Optical Poetry: The Life and Work of Oskar Fischinger, 2004
  • Kerry Brougher et al., Visual Music: Synaesthesia in Art and Music Since 1900, 2005
  • Dominique Willoughby, Le Cinéma graphique, 2009
  • Nicole Brenez et Christian Lebrat (dir.), Jeune, dure et pure ! Une histoire du cinéma d’avant-garde et expérimental en France, 2001